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Jean Genet
(1910-1986)

 

Un captif amoureux
(1986)

souvenirs de Jean Genet dans les années 70 dans les sables du Proche-Orient entre les palestiniens et les israéliens.

Mohamed Choukri, écrivain marocain, né en 1935, rencontre Jean Genet à Tanger. De ses entretiens avec lui, il écrit un livre-témoignage entre 1968 et 1974 :

... Celui qui approche Genet pour la première fois risque une giffle ou un baiser. Il est difficile de prendre contact avec lui. Il n'aime pas les familiarités.

à propos d'un jeune marocain nommé Bilal qui avait volé un américain, Genet, lors d'une discussion, déclare :
- tout homme qui n'est pas américain doit voler l'américain partout où il se trouve ! moi, je suis pour Bilal. C'est un homme superbe et intelligent ! il sait vivre. Il ne mourra pas de faim au milieu des riches. Bilal est magnifique. Il faut toujours voler ceux qui ont plus. Bilal est un voleur charmant et magnifique.

à la question : "et si Bilal ou quelqu'un d'autre vous volait, que feriez-vous ?" Jean Genet répond :
- ça m'amuserait, et j'essaierais de lui reprendre mon argent avec autant d'habileté que lui, sinon davantage.

Il vit avec les palestiniens, d'abord six mois et son deuxième séjour a duré trois mois, et se bat contre les jordaniens. Il devient l'ami de Yasser Arafat. Lorsque El Katrani lui parle de religion, il lui dit :
- Je suis athée.
- Mais avec tout ce que tu sais sur l'Islam, pourquoi est-ce que tu ne te convertis pas ? Mets Dieu dans ton coeur.
il répond : - Je me mets dans le coeur de Dieu.

Lorsque El Katrani lui demande pourquoi il n'est pas marié, il répond :
- Pourquoi le serais-je ?
- Pour que ta femme s'occupe de toi.
- Je m'occupe de moi-même. Un jour à Midelt (ville du sud-marocain) j'ai fait la connaissance d'un jeune homme marié depuis deux mois. Il m'a posé les mêmes questions que toi et je lui ai affirmé que le mariage ne m'intéressait pas. "mais qui lave vos vêtements ?" a-t'il demandé, "la machine à laver" ai-je dit. Et je lui ai fait observé qu'on ne se marie pas uniquement pour avoir du linge propre, des repas prêts et quelqu'un à baiser. Ce jeune marié avait un sérieux penchant pour l'homosexualité et m'a avoué qu'il n'avait pris femme que pour ça... J'ai dû lui expliquer que je n'avais aucune envie d'épouser une machine à laver, une cuisinière ou un lit.

Le 13 août 1974, il déclare : "Sartre n'est plus mon ami à cause de son hostilité à l'égard des palestiniens et de tous les arabes sans exception".

En 1928, il fait son service militaire en Syrie. Un jour, on fait l'appel de ceux qui voulait apprendre l'arabe. Dans sa caserne, il est le seul à se présenter. A cette époque là, il se fait beaucoup d'amis syriens. Il a gardé depuis, de nombreuses relations comme le général El Ghaazi. En 1969, Paul Claudel le convie à un gala officiel au consulat de France. Il refuse et précise : "Je ne me rend jamais à ce genre d'invitation. Le consul cubain, à Paris, m'a déjà invité à une visite officielle de Cuba. J'ai refusé et je n'accepterais jamais. Fidel Castro est pourtant mon ami. Le seul chef d'Etat avec lequel j'ai partagé un repas est Georges Pompidou quand il a autorisé le retour à Paris d'un de mes amis en exil. J'ai toujours détesté les présidents, les chefs et les responsables politiques. Aux Etats-Unis, par exemple, ils me refusent le visa d'entrée parce que je suis homosexuel et ex-voleur. Je ne pense pas non plus aller en URSS parce qu'à l'époque de Staline, Idanov a interdit mes livres".

Genet dit à Choukri à propos de El Katrani :
- il est devenu pour moi, le mal et le remède.
El Katrani dira en arabe à Choukri :
- C'est un drôle d'homme, mais si incroyablement bon, séduisant, je n'ai jamais rencontré un être humain comme lui.
Genet demande alors à Choukri :
- Qu'est-ce qu'il vous raconte sur moi ?
- il dit, lui aussi, que vous êtes son mal et son remède.
- Je l'espère et nous pourrons échanger le mal et le remède à part égale et nous soigner à tour de rôle.

Après 1974, il vit à Larache dans la maison qu'il a achetée pour El Katrani. Il encourage celui-ci à se marier. Plus tard, El Katrani aura un fils, Azzedine, que Genet adoptera. Il l'inscrit comme pensionnaire dans une école de Rabat et suit son éducation jusqu'à sa mort, le 15 avril 1986. Depuis Azzedine poursuit ses études dans la même école.

Jean Genet meurt d'un cancer de la gorge dans un petit hôtel parisien. Il est enterré à Larache sur décision de Jacky, un autre ami que Genet avait adopté. Ensuite, des journalistes, des professeurs et autres, tenteront d'obtenir toutes sortes de documents, des photos... sur Genet. El Katrani déclarera avec nervosité :
- Jamais personne ne les aura tant que je serais en vie ! Chaque objet que m'a laissé Jean Genet m'est plus précieux que tout l'argent du monde.

Jacky rendra souvent visite à El Katrani. Exécuteur testamentaire, il partage les droits des livres de Genet avec lui.

Lorsque Choukri visite la tombe de Genet en compagnie d'El Katrani, celui-ci lui dit :
- Je viens sur sa tombe trois ou quatre fois par semaine. Je m'assieds ici, seul ou quelquefois avec Azzedine quand il est en vacances, et je contemple la mer en revivant mes souvenirs avec Jean, au Maroc ou à l'étranger. Quand je suis avec Jean, j'oublie tout sauf lui. Il remplit ma vie de tout ce qui est beau et que j'aime. Aujourd'hui, il m'a laissé seul. Je ne retrouverai pas un ami comme lui. La réalité que je vivais avec lui est terminée, elle a disparue à jamais. Jacky ressent le même vide. Il ne peint plus rien. Il a perdu cette vitalité que lui insufflait Jean. Jacky et moi, nous savons très peu de la vie, alors que Jean en savait beaucoup et nous apprenait.

Puis Choukri raconte que depuis la mort de Genet, El Katrani ne voyageait presque jamais et était devenu très sombre. La mort de Genet ravageait son esprit. Il se sentait comme un mort-vivant. El Katrani est mort en 1987 dans un accident de voiture, un an après la mort de Jean Genet.

 

 

 

 

 

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